Le 'Maitre' du Jazz-Swing Manouche.

...la légende de Django La légende de Django [1]
Par Yves Salgues

Quatre ans après la disparition du musicien, Yves Salgues publiait dans 'Jazz Magazine' un texte en neuf épisodes narrant la "légende de Django Reinhardt".
Un texte, toujours passionnant, instructif et vivant, tel qu'il fut publié à l'époque.

Un portrait extrêmement vivant du guitariste...

Dans les rues étroites et grouillantes de Storyville — le quartier réservé de la Nouvelle-Orléans — un gamin solide et loqueteux, qui laçait ses bottines avec des bouts de ficelle, chapardait habilement des boules de réglisse aux étalages des épiciers. Nous étions au début de 1910 et ce gamin plus désoeuvré qu’irréductible, Louis Armstrong, avait dix ans. A la même époque, sur le vieux continent qu’allait bientôt dévaster la guerre et tout près de ce Charleroi qu’un carnage sacré devait rendre célèbre quatre ans plus tard, trois roulottes brinqueballaient sur la grand-route, traînées par des chevaux maigres, poussifs, mal étrillés; gelée, l’herbe des talus était immangeable; l’hiver achève aussi bien les chevaux des romanichels que ne le fait l’abattoir. Les peupliers du Brabant se courbaient sous la bise hurlante. On gelait dans les corons.

Un tableau de Van Gogh, en somme — mais sans le mistral fou et le soleil d’Arles. En supposant que Vincent ne soit pas mort et que ce jour-là la fureur de peindre se soit emparée de lui, il n’eut pas manqué de donner à sa toile le nom de Maternité sur la Route. Car, dans la seconde roulotte, une jeune femme souffrait — les traits tirés, les mains sur son ventre; elle souffrait comme souffrent les apatrides, les exilés, les itinérants de toutes sortes — pour peu qu’ils soient dignes — : en silence. Elle souffrait avec bonheur dans l’attente d’un radieux miracle: elle allait mettre un enfant au monde.

Il n’arriva que longtemps après le crépuscule et non pas sur la route, mais dans le village. Tout près de là, dans la grande salle basse et enfumée d’un beuglant, les gitans se produisaient devant un auditoire exclusivement composé de mineurs célibataires dévorés par le « blues » — cc cafard des pauvres. Dans le spectacle, pas un son de guitare, pas un frisson de mandoline : seulement des tours de prestidigitation sommaire, des exploits de bonne ferte — « Donnez-moi votre main, j’y lirai votre destinée » —, de maladroits cascadeurs qui, pour cinq sous vaillants, risquaient volontiers de se briser les reins en tombant entre les tables...

Bref, tout cela eut fait un beau Vincent van Gogh. Le lieu de naissance — Liverchies, province de Brabant, Belgique — ne signifiait pas grand-chose. La date non plus, 23 janvier 1910 : on « antidata » la naissance, car, la veille, à l’heure où elle se produisit, le secrétaire de mairie ronflait pesamment dans son lit douillet. Pourtant cette maternité aussi douce et silencieuse qu’une maternité sans douleur — allait déchaîner bientôt une des plus riches et des plus pacifiques tempêtes que le monde du jazz ait connu. Fascination sur les cordes, toute la fable de l’univers dans les phalanges, toute l’imagination de la terre non pas dans la tête mais dans le coeur — « Mon langage, c’est ce que je joue », dira-t-il. Un génie était né.

Il avait des mains absolument normale s: roses, potelées, vigoureuses, sur lesquelles la meilleure diseuse de bonne aventure eût été incapable de dire le moindre mot — à moins d’inventer; un teint jaunâtre mais rassurant — une hérédité d’Europe Centrale corrigée par les vents occidentaux ; pour la petite histoire, il pesait quinze livres; c’est dire que dès la première minute il faisait largement le poids.

De deux choses l’une : ou les romanichels se font petits garçons devant toute forme d’autorité, ou ils se révoltent. L’Europe connaît quatre sortes de romanichels : les manouches, qui parlent le français ; les romanis, qui s’expriment en italien ; les gitans d’Andalousie, dont Federico Garcia Lorca a écrit le poétique bréviaire, et les tziganes — ambassadeurs chevelus dont la seule lettre de créance est le violon — et qui sont la source de la race.

Les mains derrière le dos, l'air empêtré, le manouche en question se présenta à la mairie, octroi suprême, sans penser une seconde qu’en venant déclarer un enfant il rendait à son fils un grand service : il répondait, avec trente ans d’avance et pour lui, aux premières questions d’un formulaire de passeport.
— Nom?
— Reinhardt.
— Prénom?
— Jean.
— Nom de la mère?
— Reinhardt, Laurence, dite « Négros »(Le vrai prénom des gitans, c’est leur surnom. Un seul baptême compte pour eux : celui de la race.)
— Nom du père?
— Né de père inconnu. (L’église, la mairie sont de vagues valeurs pour les manouches. A leurs yeux, Dieu a surtout la force d’une grandiose superstition. «C’est l’amour, et rien de plus, qui scelle l’union d’un homme avec une femme», dit encore aujourd’hui Mme Reinhardt.)

Quand le père fut de retour dans la petite salle où « Négros » reposait — le visage impassible et sévère — elle lui demanda :
— Tu l’as appelé Jean?
— Oui, puisque tu le voulais.
— Jean, ça fait commun. Tout le monde s’appelle Jean. Il ne faut pas que notre fils s’appelle comme tout le monde. Nous l’appellerons Django.
Le lendemain, la petite troupe ambulante mettait le cap sur les Ardennes. Django Reinhardt, enfant du voyage, allait apprendre à vivre dans l’algèbre des vents.


Longtemps, " Négros » crut que sa vie s’arrêterait sur cette image : son "mari" allongé, les mains jointes, son pantalon noué par une grossière ceinture de flanelle écarlate, allongé sur l'unique lit où, dans la vieille roulotte, Django était né trois ans plus tôt. Ce "mari" n’était pas le père de Django, mais l’homme qui l'avait remplacé.

Un autre fils, Joseph, était né, dans la même roulotte, et du même père que Django. Il avait l’âge des langes et se traînait à quatre pattes. Django, lui, courait gaillardement ; quand sa mère, les membres de la troupe ambulante et des tribus voisines revinrent du cimetière de Thiais — où l’on venait d’enterrer ce second mari en famille. Django se précipita vers eux. Une mantille trouée couvrait les joues de la veuve.
— Et ton frère, Django, demanda « Négros » ? Tu l’as encore laissé tout seul ?
Django ne répondit pas mais il inclina sa tête et porta sa main droite à sa joue, ce qui signifiait : « Nin-nin » dort.
— Tu n’as pas laissé rentrer les chiens dans la roulotte ? reprit la mère, avec inquiétude.
Django, indolemment, fit non de la tête. La présence des bêtes ne lui causait aucune espèce de tourment : elles peuplaient le paysage aride et désolé de la zone. Car, à cette époque, tout n'était que désert aux portes de Paris. " Nin-nin" dormait de son plus beau sommeil mais avec un énorme matou frileux sur la poitrine, qui se réchauffait à la douce chaleur du bébé en guenilles. Quand «Négros » entra dans la roulotte, son enfant était en train de mourir étouffé, sans révolte.
On expulsa le chat sous une bordée d’injures. Django restait bouche bée: il ne comprenait pas que le poids de la bête sur la fragile poitrine de son cadet ait pu lui couper la respiration et l’envoyer dans l’au-delà. On ranima « Nin-nin » d’extrême justesse et Django courut après le gros chat sauvage qu’il aimait bien.

Il avait dix ans lorsque la tribu errante élut de nouveau domicile à la porte de Choisy. Le paysage n’avait pas changé mais la roulotte et les chevaux : c’étaient des bêtes démobilisées, achetées au rabais dans quelque centre d’artillerie ou, qui sait, carrément volées quelque part en France. Les enfants Reinhardt n’avaient pas connu les horreurs de la guerre, pas plus que celles de l’orphelinat: ils avaient un autre beau-père et, avec lui, ils avaient parcouru la France de haut en has, puis franchi la frontière italienne, puis traversé la Méditerranée; amoureux du soleil d’Afrique du Nord, ils avaient paresseusement attendu la fin des hostilités en Algérie.

A dix ans, Django avait déjà quelque 5 000 kilomètres de géographie dans les yeux. Un après-midi, ses yeux ardents et noirs firent une rencontre mémorable et déterminante : ils se posèrent sur un banjo. C’était un vieux banjo ayant roulé sa peau et ses cordes dans tous les campements de la zone : le cousin Gabriel — la famille Reinhardt ne comptait pas moins de cinquante-quatre cousins — l’avait posé sur le plancher de la roulotte. Django s’accroupit, regarda longuement l’instrument aux cordes cassées, frappa sur sa peau noire avec le dos de sa main, puis le prit dans ses bras; et, fasciné, commença à jouer, à jouer n’importe quoi.

Son premier auditeur, outre sa mère, devait être le père Guillon, un instituteur que des habitudes éthyliques trop poussées avaient dû contraindre à prendre sa retraite avant l’âge et qui, éprouvant la nostalgie du gai savoir qu’il enseignait autrefois, se consolait de sa déchéance en organisant aux portes de Paris, à l’orée des marchés — de Saint-Ouen à Vanves — des sortes de cours en plein air pour les petits rabouins dépenaillés. Mais, à cette époque, il aurait fallu se lever de bonne heure pour réussir à apprendre l’alphabet à un gitan.

Django ne fit que de brèves apparitions au cours du père Guillon mais, on peut l’affirmer sans romanesque, ce banjo en mauvais état donna à sa jeune et incohérente existence une sorte d’axe précis. Quand il passait au cours —. qui bientôt ferma, faute de clients — Django emportait le pauvre banjo sous son bras. Il ne jouait jamais devant ses camarades, mais seulement devant sa mère ou son frère « Nin-nin » à l’extrême rigueur : il ne voulait pas de public. Le père Guillon, qui souffrait moins de faim que de soif, vint à la roulotte, pensant demander à « Négros » qui vendait de la dentelle, rempaillait le cas échéant des chaises et écoulait des bracelets ciselés dans les culasses des vieux obus de la bataille de la Marne... quelques sous pour s’enivrer au bleu qui tache. Guillon trouva Django en pleine inspiration musicale. Que jouait-il ? L’air que sa mère et son frère se souviennent lui avoir entendu jouer pendant des journées entières cette année-là, 1921. Un thème original dans lequel, cependant, on reconnaissait à la fois quelques mesures d'Au clair de la Lune et, un peu plus loin, quelques fragments de La Madelon; mais, déjà, la marche patriotique s’étirait en blues. Django, soit avec un bout de cuillère, soit avec un dé à coudre, soit avec une pièce de deux sous (quand sa mère lui en laissait l’occasion) grattait — mélancolique, silencieux, résolu, les yeux fixés sur sa peau noire — les cordes de son vieux banjo fatigué. "Une fois, en rentrant, je le trouvai avec le bout des doigts tout rouge et tout gonflé, se rappelle sa mère. J’ai cru qu’il allait avoir cinq panaris à la fois". Il avait joué pendant dix et quinze heures d’affilée peut-être, les doigts nus, sans rien qui les protégeât des cordes dures et oxydées.

— C’est « ça » qui t’empêche d’apprendre à lire ? demanda Guillon avec une fausse sévérité, sans croire le moins du monde à sa question.
Django, pour toute réponse, se contenta de froncer ses sourcils brousailleux et noirs — si luisants qu’on les eut dit passés à la brillantine — puis de baisser la tête, sans rougir, puis de jouer plus fort, sans se soucier du sympathique ivrogne qui restait là, debout, les bras croisés, à réfléchir sur les merveilleux sortilèges sonores qui sortaient en série de cette main d’enfant.

Six mois plus tard, le registre de Django s’agrandissait : son banjo devint guitare. On ne sait rien de particulier sur cette guitare, sinon que « Négros » la rapporta un soir qu’elle revenait de vendre de fausses perles à cravate et de l’élastique à jarretelles du côté de la rue Blanqui ; et que le cousin Gabriel aida Django à l’accorder.
Le trio Reinhardt s’installa Porte d’Italie — cette porte qui, beaucoup plus que les autres, donne envie de quitter la capitale, ear elle est synonyme de soleil.


Les soldats américains avaient, en partant, oublié sur les Champs-Elysées les premiers ragtimes. Sur les écrans, un petit homme pathétique et désuet, avec un melon trop grand pour son tour de tête, avait l'air de danser en marchant et de perdre ses bras en agitant sa canne : c’était Charlot. Si les enfants avaient voté, ils l’auraient élu roi du monde.
Le cinéma de l’avenue d’Italie s’appelait Le Luxor. Un programme normal comportait alors pour le moins deux films séparés par un entracte d’un bon quart d’heure. Ce quart d’heure, c’était le moment de Django et de son frère "Nin-nin", de dix-huit mois son cadet. Le plus souvent ils se planquaient dans une encoignure, attendaient la sortie des spectateurs pour, un peu plus tard, quand le carillon annonçant la fin de l'entracte retentissait (il n’y avait pas encore de sonnerie électrique), se glisser dans la salle à la faveur du flot humain qui de nouveau prenait place : façon classique de resquiller.
Le truc de Django réussit pendant de longues semaines. Mais un jeudi, tout se gâta. Le Luxor donnait ce jour-là une matinée scolaire pour les élèves d’un lycée voisin. Il y eut, bien sûr, un entracte à la faveur duquel les frères Reinhardt — mal vêtus, crasseux, des cheveux pleins le visage — commirent la faute de se glisser parmi les lycéens bien savonnés et fiers de leur uniforme bleu-marine. Il n’y avait plus une place vacante dans la salle. Durant quelques secondes, Django et "Nin-nin" restèrent dans l’allée à chercher un strapontin de leurs grands yeux avides et sans se départir de leur calme, bien qu’ils soient le point de mire de tous les lycéens.
Soudain, Django sentit une main qui tirait fort sur son oreille, tandis que Joseph, tête baissée, fonçait vers la sortie, les jambes à son cou : c’était le directeur du Luxor.
— Voici plusieurs jours que je vous observe, petits chenapans, dit-il, coléreusement. Cette fois, je vous y prends. Allez, houste!
Le noir se fit dans la salle. La projection commença. Le directeur reconduisit vivement Django dans le hall. C’était juin. Un orage violent venait d’éclater. La grêle fouettait les affiches et les photos de Charlot soldat.
— Tiens, aide-moi à rentrer ces panneaux, dit à Django le directeur. Au moins, tu serviras à quelque chose.
Django porta deux des doigts de sa main droite à ses lèvres. Ce coup de sifflet de chef de bande fit apparaitre "Nin-nin".
— Aide-nous, ordonna Django.
Les panneaux furent mis à l’abri dare-dare. Le directeur, satisfait, proposa aux fils Reinhardt le marché suivant : « Vous m’aidez chaque soir à rentrer ma publicité et, en échange, je vous laisse voir gratuitement le spectacle. Vous n’aurez plus besoin de tricher... »
Les Mystères de New York, La Côte des Barbares, La Demeure de l’Aigle... Django put voir et revoir une foule de films, connaître une multitude de frissons solennels : c’étaient là ses vacances de guitariste. Car il jouait, il jouait dans tous les bistrots du coin: Au "Petit Bicêtre", à deux pas du commissariat, à "la Route de Dijon"... Il jouait tout ce qui lui passait par la tête, tout ce que chantaient les gens de la rue pour peu que ce soit mélodique, joli, agréable à entendre; il jouait sans connaître une note de musique ; car il ne savait ni lire ni écrire et son vocabulaire, comme celui des analphabètes, ne comportait pas plus d’une centaine de mots.

Il s’installait sur les trottoirs de Kremlin-Bicêtre, les jours de marché, entre deux étalages et "Nin-nin", le concert fini, faisait la quête. Dans les cafés, le dimanche, aussitôt après la sortie de la messe, à l’apéritif, il prenait appui contre une table de marbre et, ployé sur sa guitare, il commençait son récital. Il ne s’asseyait jamais, pour pouvoir déguerpir plus vite au cas où on l’aurait mis à la porte. Pourtant, certain dimanche, le patron de "La Route de Dijon" l’invita à prendre une chaise.
— Tiens, le petit rabouin, fit-il, tu vas trouver quelqu’un à qui parler. Joue donc le Danube bleu mais pas comme un fox-trot, en vraie valse.
Ce quelqu’un qui dégustait une absinthe au comptoir en faisant claquer sa langue de volupté, c’était un Italien bien tranquille qui passait alors à Paris pour le roi du musette : l’accordéoniste Guerino. Il écouta l’enfant prodige d’un oreille tout d’abord distraite puis intéressée, attentive, paternelle.
— Eh bien, qu’en pensez-vous, M. Guerino ? questionna le patron.
— Le môme a de l’étoffe, répondit Guerino. Puis s’adressant au gosse :
— Tu tâtes du banjo ?
— Oui, j’ai commencé par là.
— T’en as un?
— J’ai dû le perdre.
— J’arrangerai ça. Où habites-tu?
— A la Porte. Avec maman.
— Elle est là ce midi ?
— Oui.
-— C’est bon, on va la voir.
Dix minutes plus tard, un taxi stoppait devant la roulotte.
« Négros » cuisinait un lapin aux nouilles pour ses petits.
Ce même après-midi de mars, sur le coup de quatre heures, à l’ouverture du bal, Django débutait sur l’estrade du dancing de la Montagne Sainte-Geneviève où s’entassaient les étudiants, les journalistes étrangers et que fréquentaient des aventurières de tous styles ainsi que de riches oisives en quête de sensations fortes. (Hemingway a fait de cette ambiance cosmo-polite de la Montagne durant les années 20-25, une peinture pittoresque et détaillée dans "Le Soleil se lève aussi"). Django rodait un banjo tout neuf prêté par un ami de Guerino. Il portait un complet acheté d’occasion chez un fripier de la rue de l’Estrapade et il gagnait (tous frais payés) dix francs par séance, c’est-à-dire vingt francs le dimanche et les jours de fête, ce qui représentait une somme très confortable pour l’époque, surtout si l’on songe qu’un paquet de cigarettes valait alors quatre-vingt-quinze centimes.
Dans un appareil moins brillant que le sien, un manager tendre et taciturne veillait sur Django : son frère.

Une photo de Django Reinhardt prise àtreize ans, à la Montagne, nous montre un adolescent précocement développé, fin, élancé, très grand pour son âge et qui a fort belle allure dans son complet de serge noire au veston croisé et au pantalon étroit, sans revers. Il porte des souliers à semelles très minces, une chemise blanche à col anglais resserré par une épingle, une cravate de soie claire élégamment nouée. Il évoque un jeune prince sauvage qui pose pour sa cour. Cette photo, idéale pour un album de famille, a été prise, du reste, le lendemain de son premier grand triomphe officiel : il vient de remporter le prix des bals de société, décerné au cours d’une fête auvergnate, chez le père Bouscatel, une des bonnes figures populaires de ce temps.

Ce qui frappe chez ce gamin, c’est l’hypersensibilité de son oreille — tel le coquillage qui enregistre la mer, ses murmures et ses tempêtes, rien ne lui échappe, elle retient tout. Cette extraordinaire mémoire auditive a peu de précédent dans l’histoire, à moins de puiser dans le dictionnaire des compositeurs classiques. Ce qui caractérise ce génie, c’est bien la précocité. Ensuite, c’est son incroyable facilité à transposer dans une inspiration personnelle tout ce qu’il entend. Les facultés de perception et de transmission de Django n’ont pas de limite : son art prodigieux vient avant tout d’un instinct qui lui tient lieu de science et pour lequel point n’est besoin de connaître pour savoir. Un samedi soir, Guerino, au cours d’un banquet monstre donné dans un restaurant de la Villette et auquel assistent tous "Les Amis de l’Accor-déon", les patrons des salles de bal de la rue de Lappe, et ceux, plus aristocratiques, des boîtes de nuit de Montmartre... Guerino, à la demande générale, s’empare de son chromatique et attaque un morceau de virtuose, Perle de Cristal, qui constitue en quelque sorte l’agrégation des accordéonistes : il n’est pas donné à tout le monde de le jouer.
Django l’accompagne les yeux fermés. L’enthousiasme gonfle, la salle éclate, les applaudissements crépitent.
—- A toi, petit, dit doucement Guerino. A toi tout seul.
Alors Django, comme un seul homme, exécute au banjo, de main de maître, cet air traître et assez exaltant dans sa complexité qu'il n’avait jamais entendu auparavant. Django l’exécute lentement : il prend tout son temps avec ces notes, ces petites divinités maléficieuses dont il ne veut rien savoir et qu’il ne veut surtout pas chercher à identifier. A quoi cela lui servirait-il? L’essentiel, c’est qu’elles sortent sous la dictée aveugle de ses longs doigts musclés. Elles sortent et, progressivement, le banjo s’emballe. Sur un air de valse, Django, que Guerino accusera bientôt de prendre trop de liberté avec le rythme, de "trafiquer avec" — Django Reinhardt joue swing avant la lettre. Sept ans plus tard, Georges Auric devait dire de lu i: « Ce garçon exceptionnellement doué plane au-dessus des genres et des chapelles. L’aurait-on conduit au Conservatoire qu’il serait peut-être à présent une sorte de Jean-Sébastien Bach des temps modernes. »
En attendant, c’est un Don Juan de la zone. Sa gloire naissante transcende en anarchie son goût de liberté. Il est fantasque, coquet, sombre, distant, solitaire. Il fait des fugues, disparaît huit jours sans donner le moindre signe de vie au bon Guerino qui se met en colère: Django ne sait pas téléphoner. "Négros" se lamente. Où peut-il être ? Sur quel billard de café mal famé risque-t-il son argent ? Dans quel tapis franc joue-t-il au bonneteau ou à la passe anglaise? Quel métro l’emporte — ou quel taxi ? —et vers quelle destination ? En réalité, il subit déjà l’ensorcelant vertige de Pigalle car c’est là-haut, sur cette Olympe des truands, des artistes et des filles, qu’on commence à sacrifier à ce dieu jaloux qui est aussi loin du musette que des symphonies de Beethoven : le jazz. Le jazz : Radiguet, Cocteau, Morand, Satie parlent de lui comme d’un sorcier noir qui va peut-être apporter un supplément d’âme aux foules blanches : elles s’ennuient dans cette après-guerre où tout, même le malheur, a des apparences de facilité. La trompette d’or de Louis Armstrong rugit sur des cercles de cire mais seuls quelques initiés sont au courant. Le mal du siècle est né : il s’empare de l’Amérique. Armstrong, Duke Ellington, Béchet se préparent à franchir l’Atlantique avec beaucoup plus d’aisance que Lindberg. Partie de La Nouvelle-Orléans, l’épopée, après un détour par Chicago, aiguise ses ailes dans les bouges d’Harlem. Mais ce rugissement fantastique n’éveille pour l’instant en France que quelques échos: ils sont l’apanage des intellectuels et des collectionneurs.

Cependant, place Pigalle, à L’Abbaye de Thélème, l’orchestre de Billy Arnold — qui nous semble bien désuet aujourd’hui avec le recul — se produit chaque après-midi à l’heure où les riches étrangers de passage poussent une pointe de snobisme en essayant de se rendre invulnérables aux cocktails. Django reste dehors le front collé contre la vitre, il regarde à l’intérieur de tous ses yeux dévorés de curiosité et enflammés par une étrange foi qu’il devine et qu’il ressent sans la connaître : le jazz.
Et la musique venue d’Amérique, l’espéranto du grand peuple noir, frappe ses oreilles à travers le barrage transparent du vitrage décoré de plantes vertes. Il la ressent comme un message : il est habité.

Il rentrait dans la zone autour de la Porte d’Italie à n’importe quelle heure, mais souvent très tard, après minuit, il pénétrait dans la roulotte avec des ruses de cambrioleur ; précaution inutile : « Négros » passait ses nuits blanches à l’attendre. Alors, il prenait sa guitare, s’asseyait au pied du lit de sa mère et se mettait à jouer.
— Tu entends, maman, murmurait-il?
- Oui, je t’entends, répondait "Négros", mais je me suis rongé les sangs à t’attendre. Je t’ai cherché partout dans Paris. (A chaque retour, le même dialogue reprenait invariablement.)
— Alors, tu ne dormais pas?
— Non, je ne dormais pas.
— Est-ce que je fais bien grincer la corde ?
— Oui, mais tu dois dormir.
Quand sa mère se réveillait, elle le retrouvait en train de jouer, les yeux fixés sur sa guitare. Il manquait terriblement à Guerino chez lequel il se rendait quand le coeur lui en disait seulement.
L’accordéoniste accusa "Négros" d’encourager, par sa faiblesse insensée à l’endroit de son fils, cette fâcheuse tendance à l’indiscipline. "Négros", vertement, remit Guerino à sa place. Et Django trouva un engagement chez le concurrent de Guerino, le virtuose Alexander qui lui donna cent francs par jour, chiffre assez fabuleux pour l’époque.

Une guitare et un coeur : il n’avait pas quinze ans lorsqu’il rencontra l’amour. Sophie Ziegler, à quatorze ans, était elle aussi très en avance sur son âge. Elle avait une carnation somptueuse et empourprée — ce qui lui valut le surnom de « La Guigne » (Les guignes sont une espèce de cerises à la peau très rouge et très brillante) —, un port de reine, une démarche lente et paresseuse, un physique opulent. Elle revenait de Toscane ; l’été, dans la campagne florentine, les gens de sa tribu vendaient des copies de poteries et de vases aux touristes peu avisés.
"Je n’avais jamais vu Django", avoue-t-elle, "avant d’arriver à la Porte d’Italie, chez des cousins qui habitaient là. J’ai eu le coup de foudre. Nous nous sommes fréquentés pendant deux ans. Il jouait très bien mais il ne savait pas danser. Il m’emmenait avec lui dans tous les bals musette. A Ça gaze c’était, à Belleville, un dancing plein de mauvais garçons portant casquette et foulard rouge, j’avais peur et Django me grondait: « Pourquoi avoir peur; c’est idiot, puisque tu es la plus belle ». Alors, je souriais et j’essayais de n’avoir plus peur.
A la Java, Django gagnait beaucoup d’argent, car M. Alexander était très généreux avec lui. Mais Django flambait aussitôt cet argent au poker; alors nous restions sans le sou, mais nous n’étions pas malheureux car nous nous aimions et l’amour nous aidait à vivre, à tout supporter. Et puis, un jour, Django a rencontré une autre femme plus belle et plus âgée que moi. Ils sont partis ensemble, ils ont eu un enfant. Django avait dix-sept ans: un bien jeune âge pour être père. Moi je suis repartie pour la Toscane. J’ai pleuré tout le long de la route, j’étais désespérée, j’avais envie de mourir. Mais je savais que mon heure sonnerait de nouveau, que j’aurais une seconde chance avec Django, que le bon Dieu me donnerait cette chance... Alors, j’ai patienté tant bien que mal, sous le soleil d’Italie..."

[suite]
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