La légende de Django [1b]

la légende de Django - Un texte, toujours passionnant, instructif et vivant, tel qu'il fut publié à l'époque. Un portrait extrêmement vivant du guitariste.

Le jour de son dix-neuvième anniversaire, Django fut transporté au bloc opératoire de la rue d’Alésia. On lui fit une anesthésie totale au chloroforme. Lorsqu’on lui présenta le masque, il se mit à gémir, puis à gigoter.
Sa mère le supplia de rester sage, inventant ce mensonge sublime : « Laisse-toi endormir et nous t’affirmons que tu guériras. Dors et tu pourras rejouer. »

Quand il se réveilla, trois heures plus tard, les sondes, les scalpels avaient implacablement fouillé chaque millimètre carré de ses brûlures. Elles étaient à vif, propres, nettes. Et chaque matin, pour qu’elles soient encore plus nettes, encore plus propres, on les aviverait de nouveau. Ensuite, la parole serait à une longue, à une très longue patience. « Négros » se proposa pour changer le pansement quotidien; de toutes les infirmières, elle serait — à défaut d’avoir le plus d'autorité — la plus sensible et la plus méticuleuse. Elle arrivait à 9 heures du matin et repartait à 9 heures du soir, sitôt après avoir donné à Django sa potion dormitive. Au bout d’un trimestre, on enregistra une amélioration, côté jambe. Le chirurgien en profita pour brûler les plaies au nitrate d’argent: les chairs suppurantes se cicatrisèrent.

Faible, contracté, souriant pour la forme, Django se leva et fit quelques pas sur des béquilles: son fils, très en avance pour son âge, marchait déjà crânement, à quatre pattes. Bientôt, ce fut le retour à Saint--Louis: on l’y conduisit sur une voiture d’invalide que « Négros » poussait en se serrant sur le bord des trottoirs, marchant soudain très vite quand il s’agissait de traverser les passages cloutés. Joseph Reinhardt suivait à quelques pas: il portait sous le bras, enveloppée dans une housse de toile cirée, une guitare toute neuve.

C’était la guitare de l’espoir, mieux !... de la résurrection.
Un jour de printemps 1930, une commission de contrôle arrive à Saint-Louis pour juger sur place de l’état de santé de Django qui n’a répondu à aucune convocation de l’autorité militaire : il a vingt ans, l’âge d’être un soldat. On l’exempte de service. Alors va commencer, sous le signe du courage et de la fureur de jouer pour revivre, une stupéfiante auto-rééducation qui laissera tous les médecins sidérés.
— Maman, dit Django, je pense que je peux faire marcher mes doigts puisque les docteurs le pensent.
— Je le pense aussi, mon fils.
— Et d’abord, qu’est-ce qu’elle a d’extraordinaire, ma main? Enlève mon pansement, je veux la regarder en face.
— Il ne faut pas, mon fils, il ne faut pas.

Sa main, Django Reinhardt ne l’avait jamais vue depuis l’accident. De cette main, il avait une peur horrible. Il fermait les yeux quand on le pansait. Sous le bandage de gaze hydrophile à présent léger qui n’empêchait aucun mouvement, deux doigts seulement conservaient une minime, une difficile mobilité. Les trois autres étaient définitivement paralysés, l’ankylose s’étendait jusqu’à l’avant-bras.
« Négros » défit la housse, prit la guitare dans ses mains, la donna à Django, assis sur le bord de son lit. Django baissa la tête, se concentra et, au prix d’un effort surhumain, dans le déchirement, puis dans les larmes, les premières notes sortirent.
— C’est bien, maman?
— Oui, très bien, mon fils.

Deux trimestres plus tard, c’était la consécration d’un imprévisible miracle : avec deux doigts Django Reinhardt jouait aussi bien qu’avec cinq doigts valides. Son génie avait la peau dure. De la nuit du 2 au 3 novembre 1928, il ne restait plus que de terrifiantes cicatrices, une main ravagée, des cauchemars fréquents et un complexe inexpugnable : la peur du feu. Mais la fureur de jouer de Django Reinhardt restait intacte ; sa technique s’était accomplie, son jeu agrandi sous le joug héroïquement secoué de la souffrance...

Devant les murs de Saint-Louis, une adolescente en longue robe multicolore — les yeux ardents, deux accroche-coeur de chaque côté du front — attendait Django, un bouquet de tulipes à la main. Quand il sortit, au bras de sa mère, elle se précipita:
— Tiens !... dit-elle, en lui tendant les fleurs. Ce sont des vraies, elles ne prendront pas feu.
C’était « La Guigne ». Pour retrouver Django, elle avait fait du stop, de roulotte en roulotte, de Menton à la Porte d’Italie. Django, heureux et ému, la remercia et l’embrassa sur le front. Puis, sans rien dire, elle se mit à marcher à côté de lui.

Quelle force le poussait vers le Sud? La quatrième ou — qui sait? — la pre-mière selon les jours, les saisons, les cir-constances: le soleil. « Les gitans ont toujours faim quand le soleil ne paraît pas », affirme un proverbe de Valachie.
C'était juin. Chaque jour le soleil s’offrait pour le moins treize heures de règne. Le ciel et la mer — qui tant dépendent l'un de l'autre — s’accordaient au beau fixe. Les petites alliées frémissaient d’impatient espoir : le port de Toulon attendait une escadre retour des cinq comptoirs de l’Inde. La préfecture maritime avait fait pavoiser les quais pour accueillir l'amiral...
Les conditions les plus favorables à l'exercice du bonheur semblaient donc réunies, sauf que Django Reinhardt avait faim. Vingt ans: c’est un bien mauvais âge pour endurer sans répit ce genre de torture...


Comme sa mère, les siens, tous ceux de sa race, Django s’était trouvé sans défense devant ce désarmant phénomène: l’amour; l’amour qu’il connaissait pour la seconde fois dans sa toute puissante réalité physique.
Hemingway dit quelque part des gitans d’Espagne : « Ils sont surhumains puisqu’ils savent tout abandonner. »
Ce qu'Hemingway n'explique pas, c’est ce quelque chose d'inexplicable et de plus fort qu’eux qui les y oblige.
Pour le déhanchement majestueux et indolent de « La Guigne », ses accroche-coeur d’un noir violent, ses peignes de fausse nacre, ses lourdes boucles d’oreille de bois peint dont le lent balancement frôlait ses brunes épaules... Django avait abandonné dans la zone sa première femme et son premier fils: « L’Ourson », âgé de vingt-six mois.
On ne tue bien que ce que l’on aime. On n'aime bien que ce que l'on tue.

A vingt ans, réformé après brûlure, Django Reinhardt a acquis une fois pour toutes ce formidable privilège dont les hommes sont si jaloux : celui de l'irresponsabilité. Django est d’ores et déjà ce qu’il demeurera toute sa vie : une créature irresponsable. Sa grande force, c’est sa suprême innocence. Son excuse, son génie. Mais les génies ont-ils besoin d'excuses? De quoi accusera-t-on jamais Django Reinhardt?
Cocteau le comparera à un doux fauve, à un tigre orgueilleux tirant le meilleur de lui-même d’une profonde, d’une fécondante paresse — à un tigre domestiqué, puis tué par le monde, Mais Django se posera-t-il jamais le problème de son adaptation par rapport à l'univers qui l’entoure? C’est un barbare dans la foule, un homme en marge dont la conscience ne croit qu’en fonction d’une certaine détresse; mais venu au monde avec un sixième sens, une miraculeuse « part de Dieu »...

A Toulon, c’est l’angoisse — mais avec le sourire aux lèvres et une immense avidité dans ses yeux agrandis par la faim, il va nu-pieds, un pantalon de toile retenu par une ceinture d’élastiques tressés. Sa main est énorme et ridée, main de très vieil homme, main d’infirme de cauchemar : mais nous savons tout ce qu’il faut en attendre. Désormais, il n’y aura plus de surprises, même dans l’excès. Le meilleur est comme le pire: il ne comporte pas d’arrêt. La légende se nourrit d’anecdotes, la vie d’une multitude de faits divers précis comme des procès-verbaux, des constats d’huissier. Et c’est leur singularité qui transforme une vie privée en existence légendaire. Une fois pour toutes, il est bien établi que Django Reinhardt ne procédera jamais comme le commun des mortels, que sa démarche sera excentrique, sa manière de vivre extravagante, que le poids du monde n’influencera pas sa façon de voir ni d’entendre, qu’il sera incorruptible, que les autres n’auront aucune espèce de prise sur lui. Il a des dieux d’autrefois le détachement redoutable, l’incalculable force de mépris, l’avantage amoral des sens qui ne tiennent à rien. Il fait penser à un personnage médiéval de Brassens projeté dans cette ère atomique de la musique: le jazz.

Chaque fois Django Reinhardt renverse la vapeur. Chaque fois Django Reinhardt fait sauter la banque. Il est l’homme des insondables abîmes et des rétablissements vertigineux. C’est qu’il est en accord avec son destin comme ses doigts mutilés le sont avec les cordes de sa pauvre guitare. Le sentiment de magie qui se dégage de lui, qui l’auréole, se double d’insolence. Cependant, c’est une insolence irrésistible : elle s’atténue de candeur. Cahotante, abandonnée, maltraitée, reprise, la roulotte a mis tout un printemps pour atteindre, partie de la porte d’Italie par la nationale 7, le faubourg de La Seyne. Le soir où Django, « La Guigne » et « Nin-Nin » sont arrivés fourbus, crevant de soif — ils sont allés boire à la mer — les ouvriers d’un chantier naval dansaient sur la petite place poussiéreuse, entre les platanes. L’orchestre local se reposant, Django et son frère — permission timidement demandée, sont montés sur l’estrade et ont joué pendant l’entracte. Les couples se sont reformés. « La Guigne» a fait la quête. Django et « Nin-Nin » ont mangé des gaufres dans un stand puis se sont empressés d’aller jouer au poker, contre deux Italiens, les sept francs qui leur restaient. Ils les perdirent.
— Il a triché, dit Django à Joseph, en désignant du menton un de leurs adver-saires.
— Tant pis, allons nous-en, décida « Nin-Nin » — qui avait peur des gendarmes...
— Moi, je n’ai pas besoin de tricher, ajouta Django, taciturne.
Il n’avait pas besoin de tricher, il lui suffisait d’attendre. Ils attendirent trois semaines au campement du pont de Fuve, sur la route du Lavandou. Les chevaux paissaient l’herbe sèche des remblais du chemin de fer. « La Guigne » tirait les cartes à des clients aussi méfiants qu’hypothétiques. Django et Joseph draguaient dans la ville gaie, bruyante — à laquelle le plein été rendait sa véritable dimension lyrique. Les ruelles en pente douce qui conduisent au port les attiraient avec leurs symphonie de couleurs, leurs pièges d’ombre: le cœur secret de Toulon.
Dans une rue parallèle à celle d’Alger, se trouvait un débit de boissons aujourd’hui disparu, le Café de Lyon. Au premier étage, dans une grande salle désaffectée —autrefois réservée aux banquets et aux noces — un mélomane quinquagénaire, M. Poffi, donnait, deux fois par semaine, des cours de guitare à des garçons d’alentour. Dans le Midi méditerranéen, on appelait alors ce genre de réunion des « estudiantines ». Un après-midi, Django et Joseph grattèrent à la porte de M. Poffi.
— Nous jouons à la terrasse des cafés, boulevard de Strasbourg, dit «Nin-Nin».
— Mais on nous chasse, ajouta Django, la tête basse.
— Ici, on ne vous chassera pas, dit M. Poffi, débonnairement.
Veuf, seul, il avait besoin de musique et de compagnie. C’était un très honnête guitariste classique. La main diabolique de Django Reinhardt révolutionna ce havre calme et charitable. Tout le quartier vint l’entendre. Du crépuscule jusqu’à minuit, le café ne désemplissait pas. Les gens s’entassaient dans l’escalier, agrippés à la rampe. Ce touchant récital se serait sans doute reproduit chaque soir pendant des mois si un jeune fils de famille hyérois, grand voyageur retour des îles d’Océanie, n’était venu donner un coup de pouce au destin. Dans le jeu de Django Reinhardt, enfant du hasard, il fallait une carte de qualité : Emile Savitry fut cette carte.
Au-dessus de « l’estudiantine », il avait loué une chambre. Le jour même de son arrivée, alors qu’il déballait ses affaires, il entendit venir jusqu’à lui, par la fenêtre ouverte, les notes de la fameuse « guitare parlante ». Quand il descendit, Django s’en était allé sur le port « pour voir les bateaux en buvant une bière. »
— Vos élèves ont fait de sérieux progrès depuis le dernier automne, dit Savitry.
— Il ne s’agit pas d’un élève à moi, répondit modestement M. Poffi, mais d’un gitan venu ici je ne sais comment. C’est un artiste extraordinaire, qui joue avec une main affreusement abîmée; et avec cela un garçon bien étrange, silencieux comme il n’est pas permis de l’être dans un pays peuplé de gens bavards comme le nôtre...
Ce jour-là, 8 juillet 1931, courtoisement, sans élever sa voix posée, hésitante... M. Poffi continua d’expliquer, pour autant qu’il savait de lui, le phénomène Django Reinhardt — la plus grande énigme de l’âge du jazz avec Charlie Parker.
— Mais oui, vous pourrez certainement le rencontrer, poursuivit-il. Il vient là chaque après-midi avec son frère. Le cadet a du talent, l’aîné du génie. L’un joue, l’autre l’accompagne. Le malheur, c’est que leurs guitares ne valent rien. Django est de première force au billard. C’est sa seconde passion. Les gens lui offrent des bocks pour le remercier de ses sérénades. Il ne demande rien, il est content comme ça.
Le soir même, Emile Savitry fit la connaissance des deux rabouins en guenilles. Le regard de fauve traqué de Django —tout ensemble suppliant et sauvage — le bouleversa. La chevelure en broussaille, les sourcils bibliques, la masse amorphe de Joseph lui donnèrent à penser d’emblée qu’il y avait une différence essentielle entre les deux frères, portant autant sur l’aspect physique que sur le caractère et le tempérament. Tous deux avaient très faim, tous deux survivaient dans la misère; ils existaient sans vivre, mais cela ne présentait pour eux aucune difficulté spéciale : ils ne connaissaient pas autre chose.
Savitry les conduisit chez un marchand de sandwichs, place de l’Intendance.
— Mangez, sans penser à rien, leur dit-il. Ensuite, nous parlerons.
Ils mangèrent debout, insatiablement, comme des ogres.
— Jack Hylton est passé à Toulon, dit un peu plus tard Savitry. Il a beaucoup plu.
— Il voulait engager Django, dit Joseph entre deux coups de dents dans le pain doré. Mais Django s’est brûlé...
— Je reviens de Tahiti, j’ai ramené de là-bas beaucoup de bons disques de noirs américains, révéla Savitry. Si vous voulez, on peut aller les écouter dans ma chambre...
Django écarquilla ses grands yeux tristes et baissa la téte en signe d’acquiescement.
— Tiens, « Nin-Nin », prends ma guitare, dit-il.
— Vous n’avez plus faim, les enfants? demanda Savitry.
Une intense seconde fringale allait s’emparer de Django Reinhardt, qui devait le mener cette fois très loin, aussi loin que son génie peut conduire un homme.
Pris au hasard dans une pile de disques édités par la marque Okeh, le premier enregistrement que fit entendre Emile Savitry à Django a été l'Indian Cradle Song, de Louis Armstrong. Ce fut l’extase, avec tout ce qu’elle comporte d’attention crispée, de sentiment euphorique, de ferveur et aussi de déchirement, car toute découverte s’accompagne fatalement — à défaut d’une prise de conscience de soi-même par rapport à ce que l’on découvre, à ce qui nous est révélé — d’un désir de vouloir faire aussi bien si tant est que cela soit possible. Mais que se passait-il exactement dans la tête de Django Reinhardt?
«II était comme un gros animal muet sans réaction devant le soleil », m’a dit Emile Savitry. « Mais bientôt il s’est repris. Les yeux fermés, l’oreille tendue, les mains jointes sur son ventre, tel un prieur concentré devant une image pieuse, il restait là, debout, immobile; mais cette statue retrouvait soudain son incroyable puissance de perception... rien ne lui échappait. Tout de suite, il a reconnu Armstrong. Tout de suite, il a préféré cet exécutant formidable à la technique savante de l’orchestre de Duke Ellington. Guidé par un instinct d’une précision stupéfiante, il s’est mis à juger les musiciens, presque instantanément. J’ai mis Savoy blues sur le plateau et, soudain, Django a bondi jusqu’au plafond: le guitariste qui accompagnait Armstrong jouait faux. « Emile, murmura-t-il, sa gui-tare est mal accordée. Ce n’est pas possi-ble ! .. » Il était franchement révolté, révolté comme seuls les gens très purs savent l’être. il transpirait, comme en transe... »
Ils écoutèrent Armstrong jusqu’à l’aube, puis Joe Venuti, puis Eddie Lang... «Django ne parut pas impressionné par le jeu de ces éblouissants solistes, se souvient encore Savitry. II était heureux, simplement heureux d’entendre et de réentendre Eddie Lang, alors considéré comme le plus grand guitariste du monde. »
Les rues s’animèrent. Le soleil se leva.
— On va boire un café, dit Django, et puis on ira dormir.
— Où? s’enquit Savitry.
— A la roulotte.
— Tu peux rester là.
— Mais tu es fou, mon frère. Où vas-tu habiter?
— Chez mon frère, tout près d’ici, rue Jean-Jaurès. Ne mettez pas trop de pagaille, c’est tout ce que je vous demande.
Les deux gitans se déshabillèrent en souriant. Déjà, rien n’étonnait beaucoup Django Reinhardt. Les faveurs de la Providence lui étaient aussi familières que les coups du sort. Une certaine inconscience des choses est souvent un gage d’indestructibilité. Déjà, tout était dû à cet oiseau rare dont Savitry, de toutes ses forces intelligentes, allait faciliter le pittoresque essor.
Django et « Nin-Nin » ne revinrent pas au pont de Fuve. « La Guigne » les chercha désespérément dans la ville et, de guerre lasse, émigra du côté de Bormes en quête de vacanciers friands de bonne aventure. Le frère de Savitry était un agent d’assurances très estimé que ses rapports professionnels suivis avaient fait se lier d’amitié avec le directeur d’une boîte de nuit toulonnaise en vogue, Le Coq Hardi : M. Trollard. Sur l’initiative d’Emile et de son frère, le père Trollard engagea les deux guitaristes au salaire heureux de 200 francs par soir. Une seule ombre au tableau : il exigea de ses musiciens en loques qu’ils se présentassent en smoking devant un public composé en majeure partie d’officiers de marine et aussi d’écrivains en vacances. (En cet été 1931, Cocteau et le jeune auteur de J’adore, Jean Desbordes, furent, à la faveur d’une invitation chez Edouard Bourdet, à la Villa Blanche de Tamaris, parmi les premiers parisiens à entendre Django, donc à l’admirer.) Pour les smokings, les Savitry s’étaient dévoués.
La folle insouciance de Django inquiétait Emile :
— Quand tu aura perçu dix cachets, tu partiras retrouver ta femme et vous retournerez tous trois à Paris. Le train, ça existe.
— Oui, mon frère, répondait docilement Django.
Mais Django — dont les largesses byzantines commençaient à atteindre les dimensions du proverbial — invitait des Corses, des mauvais garçons, des marins... qu’il traitait de façon somptueuse. Gagner de l’argent lui coûtait si peu — il jouait avec tant de facile ivresse — que de le dépenser aussitôt, il se faisait un joyeux devoir. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de sa prodigalité insensée, alimentée, il est vrai, par cette pointe de mégalomanie qui s’empare parfois de ceux qui ont tout alors qu’ils ne possédaient rien la veille encore.
Django était absolument incapable d’exercer le moindre contrôle sur l’argent; non pas parce qu’il savait à peine compter, non pas parce qu’il glissait entre ses doigts, mais parce que — merveilleux véhicule d’une puissance à laquelle il était orgueilleusement sensible — il lui permettait de traduire, d’extérioriser physiquement, matériellement, sa richesse d’un jour. A Toulon, ce premier argent est déjà ce qu’il demeurera toujours à ses yeux: la possibilité de tout dépenser, de tout convertir pour les autres autant ou plus que pour lui-même. La notion d’économie lui apparaît insupportable : aussi restrictive qu’infamante.
Voilà bien Django : un personnage sans équivoque et sans limite. Qu’importe s’il s’illusionne en jetant les billets par la fenêtre : ce n’est pas le geste d’un riche, non, c’est le fait d’un prince. Le sang ancestral des monarques tziganes errant sur les chemins de Bohême, à la recherche d’un peuple à réjouir, coule dans ses veines : à le voir vivre, on se croirait dans un conte irréel de Panaït Istrati.
Il fait imprimer des affiches: « Dimanche, Django Reinhardt donnera un grand ban-quet. Prévenez de votre venue le Café de Lyon quarante-huit heures à l’avance. »
Mais le lundi, Emile Savitry, rentrant du bureau qu’il partageait avec son frère, vit sa route barrée par une grande dame échevelée, coléreuse, impressionnante dans sa longue robe de satin noir. Le poing levé, elle vociférait des imprécations.
— Bandit, qu’avez-vous fait de mes enfants?
C’était « Négros ».
— Ils sont chez moi, en train de dormir ou d’écouter de la musique.
— Rendez-les moi.
— Rien de plus facile, il vous suffit de me suivre... Le spectacle terminé, Vola, Django et leurs camarades se réunissaient dans un coin, sous les palmiers, et travaillaient, debout, jusqu’à l’aube. Volterra convia André à venir les entendre — André, le maître des jeux, l’empereur de La Baule, Deauville et Cannes — André qui leur fit un contrat officiel et rompit, avec indemnités à la clef, celui qui liait Jack Harris à son établissement. Les appointements de Django furent de l’ordre de 100 francs par soir. Songez-y! 700 francs par semaine soit presque le double du salaire mensuel d’un instituteur ou d’un contrôleur des contributions indirectes ! Que fit notre gitan de ces sommes impériales? Il loua un cabanon de pêcheur entre Cannes et Théoule. Devant — entre le hangar à filets et la mer — il y avait un jardin avec quelques abricotiers, des cannas et des lauriers roses. On mangeait dehors, le sable servait de poêle à frire, on achetait le vin rouge par cinquante bouteilles, le boucher — déférent comme un domestique — venait lui-même livrer les gigots et tout gitan qui passait dans les parages était automatiquement l’aristocratique invité de la tribu Reinhardt.


Django — à qui l’alcool de cette gloire saisonnière tournait déjà la tête — eut alors sa première exigence d’artiste. Il posa un ultimatum à Volterra : « Laissez entrer ma femme au casino, sinon je fais grève. Oui, je m’arrête de jouer. »
La mode était aux pyjamas, lancés à Hollywood par Gloria Swanson puis en Europe par Coco Chanel et Jeanne Lanvin. Son corps plantureux moulé dans un superbe pyjama de soie bleu-noir, « La Guigne », à la plastique impeccable, faisait les lignes de la main, tirait les cartes aux clients attablés devant des magnums de champagne et des flacons de whisky.
Django, dès lors, ne fut plus sensible à l’argent mais il s’attacha vaniteusement aux signes extérieurs de richesse, à ce qui prouve l’aisance, la réussite. Sa femme avait flairé le danger « Gardez son argent, il lui brûle les doigts, remettez-le moi plutôt chaque fin de semaine », rabachait-elle à Vola.
Django, lui, avait pris goût aux ultimatums. Il aimait par-dessus tout mettre les hommes au pied du mur. C’était un amateur de chantage, mais innocent, sans technique. Il « chambra » Vola : « J’ai besoin de 5 000 francs. Je dois acheter une tiare à ma mère. Elle le mérite. Je veux décorer ses cheveux. Pour nous tous, elle est une reine. Fais-moi une avance… sinon... (sinon, je me dissous dans la nature). » Vola consentit. Une heure après, Django apparut — hilare, émerveillé — au volant d’une vieille Dodge, modèle 1926. En lui, une folle passion venait de naître dont il ne se guérirait jamais : posséder et conduire — sans le moindre permis — les engins les plus impressionnants et les plus rapides possibles. Il croyait que la qualité et la puissance d’un homme s’évaluent en chevaux-vapeur, que c’était dominer le monde que de trôner sur un siège de cuir, qu’à partir du moment où le commun des mortels vous regardait — admiratif, révolté ou ahuri — l’on faisait partie d’une tranche d’humanité supérieure, invulnérable, élue du Seigneur...

Les jouets fascinent l’enfant, il les utilise empiriquement. Puis il s’initie à leur mécanisme. Enfin, il les malmène et les casse, lassé. Chapitre voitures — ces jouets pour adultes — Django aura toujours l’âge mental d’un enfant. Tout ce qu’il ne possédait pas hier et qu’il s’octroie aujourd’hui revêt à ses yeux la virginité d’un objet neuf. N’ayant pas, il est fou d’avoir. Ayant, il découvre. Découvrant, il invente. Ayant inventé, il veut découvrir à nouveau. C’est le cycle de rotation infernale auquel sont soumis les enfants gâtés. Imaginez un Indien du Tumuc-Humac, pour peu qu’il soit adroit, lâché à grandes brides au volant d’une Mercury Monterey sur l’autoroute de l’Ouest. Il est davantage qu’Eisenhower et Khroutchev réunis: le maître du monde.
Django, pilotant sans permis, sauvage heureux, était à vingt et un ans le jeune homme-roi. A partir du moment où sa première voiture lui appartient — payée par lui — personne n’a plus droit de regard sur elle pas même un mécanicien. Y a-t-il de l’eau, de l’huile en quantité suffisante? Qu’importe, puisqu’il y a de l’essence dans le réservoir, puisque ça roule...
Entre Cannes et Golfe-Juan — exactement à cet endroit solitaire, un peu avant le restaurant Tétou, où Picasso, descendant de Vallauris, vient se baigner aujourd’hui — le plancher de la Dodge devint fournaise aux pieds nus de Django. Le tuyau d’échappement est tout rouge. Brusque coup de frein. Django stoppe et implore Vola de courir sur la plage chercher du sable pour étouffer l’incendie naissant.
— Cette bagnole ne vaut rien, dit Django. On va la pousser dans la mer. Les vagues l’engloutiront. Bien fait pour elle, elle ne mérite pas mieux.
Il abandonna la Dodge sur le bord de la route.
Le lendemain, il arrivait au Palm Beach avec une quarante-cinq chevaux Renault — celle achetée à un garagiste de Cannes trop heureux d’avoir trouvé en lui le pigeon — qui avait tourné à Monthléry lors des journées de l’Automobile Club de France, à plus de cent trente, vingt-quatre heures durant. C’est le monstre de course. I)es courroies de cuir fauve cinglent le capot. Elle fait le bruit d’un camion qui râle voluptueusement au sommet d’une côte. A ses commandes, Fangio lui-même se fût trouvé dépaysé.
Django a décidé qu’on l’essaierait en famille. Sa femme, Joseph, les musiciens sont invités. Or, peu après la sortie de Cannes, il faut freiner, un cinq tonnes avance sur la gauche, un car pullmann le double, l’attelage d’un limonadier qui tient toute la surface disponible à droite...
Pas de freins ! ... Django, pour éviter l’accident, doit racler le mur du château de l’Horizon, aujourd’hui propriété d’Ali Khan, « La Guigne » eut un bras tout meurtri.
Insatiable, Django acheta au rabais une voiture camping ayant appartenu à des épiciers belges ruinés au baccara un soir d’exubérance. Trente, quarante gitans rappliquèrent aussitôt sur la plage. Dépêchés par le maire de Cannes, les gendarmes durent intervenir : le sable était jonché d’épines dorsales de merlans, d’épluchures, de boîtes de sardines, de toutes sortes de détritus...
Chassé de la plage, Django fixa son « wagon station » devant le Palm Beach. Avec des précautions de diplomate, Léon Volterra le pria de déménager.
Django Reinhardt ne pouvait pas se conformer aux plus communes disciplines sociales. Nul pourtant ne lui tenait rigueur de cet incivisme. La violence fait l’anarchiste ; la passivité, l’innocence.
Le génie de ce tendre barbare l’excusait pleinement.
Il n’avait aucun devoir à remplir envers personne, mais seulement des droits à exercer devant tous...

[suite]
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