Le 'Maitre' du Jazz-Swing Manouche.

La marque de Django
Par Jean-Louis Guitard
(Publié en 1976)

Quatre ans après la disparition du musicien, Yves Salgues publiait dans 'Jazz Magazine' un texte en neuf épisodes narrant la "légende de Django Reinhardt".

...la marque de Django
Django Reinhardt : un cas de maîtrise instrumentale hors du commun.

Un exemple de perfection technique, tant par la vélocité que par la sonorité, magistralement adaptée à une sensibilité.

Et cela malgré une déformation physique qui, chez la plupart des autres hommes, aurait anéanti toute velléité de carrière musicale...

...Une déformation due à un accident qui relève du plus banal « fait divers ».

Django Reinhardt, alors, a dix-sept ans...
Il s'est marié peu de temps auparavant, selon la coutume de sa tribu manouche.
En enlevant sa femme durant quelques jours pour, ensuite, revenir vivre parmi les siens «légalement » uni à celle qu'il a choisie. Et qui attend un enfant. Il habite avec elle dans une roulotte, gagnant quelques sous en jouant de la guitare dans des bals de quartiers. Bals-musettes fréquentés par, entre autres, les « casseurs de la zone ». « Chez Berlot». « Ça Gaze ». « La Java ». Django a eu sa première guitare à douze ans. Cadeau d'un voisin qui avait remarqué son amour pour la musique. Il joue déjà de manière satisfaisante et, déjà aussi, est attiré par le répertoire américain. C'est au cours d'une nuit, à une heure du matin, que l'accident a lieu.

Django revient du dancing « La Java ». (Une version légèrement différente de l'accident est donnée par Yves Salgues dans "La légende de Django") Dans la roulotte, sa femme dort. Ils doivent aller au cimetière le lendemain pour déposer des fleurs sur les tombes des parents et amis. Et les fleurs sont là. Entassées. Des fleurs artificielles. En celluloïd. L'intérieur en est plein. Le musicien va se coucher, quand il croit entendre du bruit. Il s'empare de l'unique bougie et commence à inspecter les lieux.

Mais la bougie est déjà en grande partie consumée.

La mèche allumée se détache de la cire et tombe au milieu des fleurs.

Celles-ci s'enflamment aussitôt...

En un instant la roulotte se transforme en brasier.

La femme de Django, les cheveux brûlés, réussit à sortir du feu. Mais lui, avant même d'être brûlé, est asphyxié par la fumée, les émanations de gaz, et tombe, presque privé de connaissance. Il parvient pourtant à se relever, entendant les voix qui, à l'extérieur, crient son nom. Il atteint la porte. Il est sauvé. La roulotte brûle toujours.

On le transporte d'urgence à l'hôpital Lariboisière. Le côté droit de son corps et sa main gauche sont déchiquetés.

Le médecin veut l'amputer d'une jambe. Django refuse. Sa famille et ses amis lui font quitter l'hôpital. Il revient chez lui. Mais repart bientôt dans une clinique où il restera dix--huit mois allongé.

Sa volonté de vivre le sauvera une seconde fois.

Peu à peu il recouvre l'usage de la jambe. Peu à peu il recouvre l'usage de la main. Dès que cela lui est possible il reprend sa guitare. Et il travaille. Progressant lentement. Surmontant continuellement des crises de découragement. Il travaille. Sans répit. Jusqu'au jour où, à la stupéfaction de tous, il rejoue en public.

Encore cinq années, à peu près, et Django Reinhardt aura réuni les éléments déterminants d'une gloire qui prendra naissance en 1934 avec la formation du Quintette du Hot Club de France, en compagnie du violoniste Stéphane Grappelli.

Durant la période qui le sépare de cette date, Django approfondira sa technique, développera sa sensibilité, sa personnalité musicales, élargira ses capacités d'improvisation mélodique et harmonique. Ainsi que ses connaissances du jazz américain grâce, en premier lieu, au peintre Emile Savitry qui lui fera entendre nombre de disques au cours de l'année 1931, à Toulon.

1934 verra naître une vedette...

Le public découvre un artiste dont la « facilité » se situe hors du courant dominant. Une facilité apparente. Derrière, il y a des heures, des mois d'efforts. Pour obtenir la technique indispensable. Une technique unique dans l'histoire de la musique. Qu'elle soit dite « de jazz » ou « classique ».

Quel est, en effet, l'état des mains du guitariste quand, plusieurs mois après son accident, il essaie do rejouer pour la première fois?

La main droite est intacte.

Mais la main gauche, elle, est inutilisable. C'est tout au moins ce que chacun, alors, est en droit de penser.

L'annulaire et l'auriculaire sont repliés, paralysés. Morts. De même, la brûlure raidit l'éminence hypothénar, c'est-à-dire la partie de la paume de la main située entre la naissance de ces deux doigts et celle du poignet

C'est donc avec trois doigts, le pouce, l'index et le médius, ainsi qu'avec l'éminence thénar et une partie de la paume, que Django va forger ses notes.

Car chez les guitaristes c'est la main gauche qui « fabrique » les notes. C'est elle qui, appuyant les doigts sur les cordes le long du manche, les construit tandis que la main droite les fait sonner, séparément ou en accords. Les cinq doigts sont donc, théoriquement, indispensables. Il est aisé de comprendre à quel point leur nombre et leur place, les uns par rapport aux autres, déterminent l'existence "physique" des accords, des notes, leur facilité de mise en place, ainsi qu'une grande partie de la vélocité.

L'ensemble de cette technique courante est interdite à Django.

Il est donc obligé de concevoir, de mettre au point une technique jusqu'alors inexistante. Et qui devra donner la même qualité de résultat.

Avant tout il n'est pas question d'utiliser le principe du "barré", qui est à la base de presque tous les accords et immobilise souvent l'index plaqué sur la largeur du manche pour faciliter la pose des autres doigts. Pas question, non plus, d'utiliser le pouce uniquement comme appui, comme équilibre des forces, ce qui se fait habituellement, en le gardant presque constamment tendu contre le dos du manche et servant ainsi de contre-poids à l'index, au médius, à l'annulaire et à l'auriculaire.

Pour Reinhardt, le pouce sera aussi bien un appui qu'un doigt « faiseur de notes ».

Appui, au cours des improvisations mélodiques qui voient l'index et le médius façonner les notes sur toutes les cases situées le long du manche.

« Faiseur de notes », dans la majorité des accords. En ce cas, effectivement, Django trouve des positions originales dans lesquelles le pouce vient sur l'avant du manche et plaque une ou plusieurs des six cordes, tout comme les deux autres doigts. L'appui et le contrepoids se font alors sur l'éminence thénar et la paume.

Les positions découvertes en fonction de ces trois doigts utilisent parfois l'ensemble des cordes de la guitare, mais, bien souvent, n'utilisent que certaines d'entre elles, les faisant sonner, les étouffant ou les délaissant suivant leur rôle dans cette construction harmonique particulière. Positions digitales personnelles, par la force des choses, qui donneront des couleurs harmoniques personnelles dont l'influence, sans modifier la sensibilité profonde de l'artiste, influera certainement, par endroits, sur la courbe mélodique improvisée. Il est, de même, important de souligner le travail qu'a dû fournir Django pour obtenir la vélocité qui est la sienne. Ses improvisations mélodiques sont essentiellement l'œuvre de l'index et du médius. Et sa rapidité d'exécution est égale à celle de tout excellent guitariste de jazz possesseur et maître de ses moyens physiques. Ce qui suppose un travail multiplié par deux et, de surcroît, une volonté ainsi qu'une ténacité remarquables.

Exceptionnelle aussi est la sonorité.

De fait, la précision et la vitesse imposées à ces trois doigts, additionnées à la concentration d'esprit que nécessite l'improvisation, auraient dû, ou auraient pu, reléguer les problèmes de sonorité pure au dernier rang. Or il n'en est rien. La sonorité est étudiée, construite, avec un soin exemplaire. Large, ronde, détendue ou agressive, sèche et violente, suivant les moments.

Aucune afféterie. Aucun effort apparent. Jamais l'auditeur ne sent un quelconque "travail". Au contraire. Il se dégage de chaque interprétation une constante impression d'aisance. Et "d'évidence". Suprême finesse de la technique.

Une technique exceptionnelle de la guitare « naturelle » à cordes d'acier, comme en témoignent des pièces telles que Body and soul, Runnin' Wild, A Little Love a Little Kiss, Mistery Pacific, The Sheik 0f Araby ou Improvisation, enregistrées en 1937. Mais aussi une technique qui s'adaptera de façon exemplaire, après quelques tâtonnements, aux exigences particulières de la guitare électrifiée dont il appréciera la puissance sonore au sein des orchestres, égale sans peine à celle des cuivres, du piano ou de la batterie.

Il suffit d'ailleurs d'entendre les enregistrements qu'il effectua en mars 1953, trois mois avant sa mort survenue à la suite d'une congestion alors qu'il était âgé de quarante-trois ans, pour comprendre à quel point il dominait les problèmes qu'avaient pu lui poser l'amplification électrique. Douceur et fermeté de l'attaque, du toucher. Hypersensibilité constamment présente au premier plan. Des interprétations de toute beauté. La version de Nuages donnée ce jour-là reste parmi ses plus grandes réussites.

Django Reinhardt enregistra de 1928 à 1953. Lorsque l'on garde en mémoire l'image de cette main gauche atrophiée on ne peut que rester confondu. Autant par l'inspiration que par la maîtrise instrumentale.

Il est le type même du musicien qui possède « sa technique exacte ». Technique indissociable de la personnalité artistique. Partie « matérielle » de l'expression ne faisant qu'une avec la partie « spirituelle ». C'est ce mélange exceptionnel qui donne à l'art de Django Reinhardt valeur d'exemple. Un exemple, ou un symbole, d'exactitude musicale. - Jean-Louis Guitard.

Fin

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